Analyse des résultats

Cette expérience de sensibilisation à l'hypoacousie a-t-elle réellement modifié les perceptions et connaissances des participants ? Analyse descriptive, tests d'hypothèses et ACP réalisés sous R sur un échantillon de 26 étudiants de l'ENSC.


Sommaire


1. Contexte et objectifs

Les handicaps invisibles sont souvent les grands oubliés des démarches de sensibilisation. Pourtant, ils touchent une part considérable de la population et méritent une attention particulière. C'est dans cette optique que s'inscrit notre projet transdisciplinaire, réalisé dans le cadre de la semaine SASU à l'ENSC.

Chaque année, les étudiants de deuxième année participent à l'atelier HandiSim, qui leur permet de découvrir différentes formes de handicap. Constatant que les handicaps invisibles y sont peu représentés, nous avons choisi de nous concentrer sur les troubles auditifs — et plus précisément sur l'hypoacousie, perte partielle de l'acuité auditive. Pour donner à ces phénomènes une dimension concrète et vécue, nous avons conçu un dispositif de simulation d'hypoacousie que des étudiants de deuxième année ont pu expérimenter lors de la semaine SASU.

Concevoir une expérience de sensibilisation ne suffit pas : encore faut-il pouvoir mesurer si elle produit réellement un effet.

Nous avons élaboré un questionnaire soumis aux participants avant et après l'expérience, portant sur leurs perceptions, leurs connaissances et leurs attitudes vis-à-vis des troubles auditifs. Les réponses, recueillies sur une échelle de Likert allant de 1 à 5, ont été collectées auprès de 26 participants. Les outils mobilisés : analyses descriptives, tests d'hypothèses et Analyse en Composantes Principales (ACP), le tout mis en œuvre avec le logiciel R.


2. Présentation du jeu de données

Le jeu de données regroupe les réponses des 26 étudiants de deuxième année de l'ENSC ayant participé à l'expérience. Chaque participant s'est vu attribuer un identifiant numérique unique pour garantir son anonymat.

Structure du questionnaire

Le jeu de données s'organise en deux grandes parties : une section de profil (francophonie, troubles préexistants, remarques reçues sur l'audition) et six catégories thématiques de questions, chacune évaluée avant (suffixe _AV) et après (suffixe _AP) l'expérience.

Vulnérabilité perçue VULNE
Impacts perçus IMPACT
Bénéfices perçus BENEF
Obstacles perçus OBST
Auto-efficacité perçue AUTO
Action ACTION

Les réponses sont exprimées sur une échelle de Likert de 1 (Pas du tout d'accord) à 5 (Tout à fait d'accord). Le jeu de données contient donc deux colonnes par question — par exemple, HAB_AV et HAB_AP pour la question sur l'habitude au bruit fort.


3. Analyse descriptive

3.1 — Profil de l'échantillon

Profil auditif et formation des participants — diagrammes illustrant les proportions de troubles auditifs déclarés, de participants formés et de ceux ayant reçu des remarques sur leur audition.

Figure 1. Profil auditif et formation des participants.

Seulement 4 % des participants considèrent avoir des troubles auditifs : l'échantillon est propice à une action de sensibilisation, le public n'étant ni expert du sujet, ni directement confronté au handicap au quotidien. De plus, seulement 15 % déclarent être formés aux troubles auditifs, ce qui laisse supposer un effet de découverte maximal lors de la simulation. Cependant, 30 % déclarent avoir déjà reçu des remarques sur leur capacité auditive — décalage entre perception de soi et réalité perçue par l'entourage, renforçant l'idée même du handicap invisible.

3.2 — Comparaison avant / après par question

Boxplots comparant les réponses avant et après l'expérience pour les questions Effort mental, Santé, Intention de test et Communication.

Figure 2. Analyse descriptive bivariée — boxplots des questions ayant montré une évolution marquée entre avant et après l'expérience.

Pour l'Effort mental, la médiane passe de 4,5 à 5 et la dispersion se réduit drastiquement : l'expérience a permis aux participants de confirmer et de renforcer leur avis sur la charge cognitive liée à l'hypoacousie. La montée de la médiane pour la Santé illustre l'importance accrue accordée à l'audition après avoir « vécu » le trouble.

Pour l'Intention de test, la dispersion s'étend jusqu'à 5 même si la médiane reste basse : l'expérience a convaincu une partie du groupe de l'utilité d'un dépistage, sans en faire encore une majorité. Concernant la Communication, la médiane augmente et la dispersion diminue après l'expérience — les participants ont réalisé que l'hypoacousie n'est pas seulement un problème de santé, mais aussi de lien social.

3.3 — Évolution par catégorie

Diagrammes en barres comparant les scores moyens avant et après l'expérience pour chacune des six catégories thématiques.

Figure 3. Scores moyens avant (AV) et après (AP) l'expérience par catégorie.

Histogrammes de la différence AP moins AV par catégorie. Une distribution à droite de zéro indique une hausse après l'expérience.

Figure 4. Histogrammes de différences (AP − AV) par catégorie.

Trois profils se dégagent. Vulnérabilité, Impacts et Action enregistrent les hausses les plus marquées : la simulation a transformé un risque théorique en risque ressenti personnellement, généralisé la conscience des conséquences et renforcé l'intention comportementale. Les Bénéfices affichent une légère hausse mais un histogramme resserré — les participants étaient déjà largement convaincus de l'utilité des protections. Enfin, Obstacles et Auto-efficacité restent stables, illustrant une limite fondamentale de la sensibilisation par simulation : si elle modifie la perception du handicap, elle ne suffit pas à lever les barrières psychologiques et sociales.

Nuages de points comparant les scores avant en abscisse et après en ordonnée pour chaque catégorie. Les points au-dessus de la bissectrice indiquent une hausse.

Figure 5. Nuages de points AV (abscisses) vs AP (ordonnées) par catégorie — les points au-dessus de la bissectrice signalent une hausse après l'expérience.

Pour les Impacts, le nuage est quasi intégralement au-dessus de la bissectrice — effet positif et systématique pour l'ensemble des participants. La Vulnérabilité et l'Action montrent une majorité de points au-dessus, avec une dispersion reflétant une sensibilisation variable selon le profil initial. Les points de la catégorie Obstacles gravitent au voisinage de la bissectrice, confirmant que les freins perçus sont des croyances ancrées que la seule simulation ne suffit pas à déconstruire.

Le dispositif est efficace pour modifier la perception de la pénibilité et des impacts. Il semble moins impacter les leviers de l'auto-efficacité : la perception a changé, mais ce changement est plus fort sur la compréhension du handicap que sur la confiance du participant en sa propre capacité à se protéger.

4. Analyse inférentielle

4.1 — Test de Wilcoxon apparié

Avec un échantillon de 26 participants, une variation observée pourrait être due au hasard plutôt qu'à un réel effet du dispositif. Pour répondre à cette question, nous avons eu recours au test de Wilcoxon apparié.

Ce test a été retenu pour deux raisons : il est non paramétrique (aucune hypothèse de normalité) et particulièrement adapté aux petits échantillons appariés — les mêmes individus mesurés deux fois dans deux conditions différentes. Pour chaque catégorie, la p-valeur représente la probabilité que la différence observée soit due au hasard. Un résultat est statistiquement significatif si la p-valeur est inférieure au seuil de 5 % (0,05).

Diagramme en barres des p-valeurs du test de Wilcoxon par catégorie, avec une droite en pointillés rouges matérialisant le seuil de 5 %.

Figure 6. P-valeurs du test de Wilcoxon par catégorie — la droite en pointillés indique le seuil de significativité à 5 %.

Catégorie Résultat Interprétation
Vulnérabilité Significatif Effet réel et mesurable
Impacts Significatif Effet réel et mesurable
Bénéfices Significatif Renforcement d'une conviction préexistante
Action Significatif Effet réel et mesurable
Obstacles Non significatif Freins profondément ancrés
Auto-efficacité Non significatif Nécessite un programme plus long

Les catégories dont la barre est en dessous de cette ligne présentent donc un changement qui ne peut pas être attribué au hasard, l'expérience y a eu un effet réel et mesurable. C'est le cas pour les catégories Vulnérabilité, Impacts, Bénéfices et Action, ce qui vient confirmer et renforcer les tendances observées lors de l'analyse descriptive. En revanche, les catégories Obstacles et Auto-efficacité ne franchissent pas ce seuil, suggérant que notre dispositif n'a pas suffi à modifier significativement ces dimensions. C'était un résultat attendu, dans la mesure où lever des freins comportementaux profondément ancrés nécessite généralement un programme de sensibilisation plus long et plus répété qu'une seule expérience.

En effet, la stabilité du score Obstacles (p = 0,41) s'inscrit dans un pattern documenté dans la littérature. Des études portant sur des interventions ponctuelles de sensibilisation montrent que les obstacles perçus restent généralement stables en l'absence d'un ciblage explicite des freins comportementaux, et ce de manière comparable à un groupe contrôle (Saunders et al., 2014). En effet, une simulation agit principalement sur la prise de conscience et les connaissances, mais elle ne constitue pas une intervention suffisamment adaptée pour modifier des freins plus profonds, inconfort perçu, contraintes pratiques, image sociale liée aux comportements protecteurs. Ces obstacles sont de surcroît fortement ancrés dans les normes sociales et le sentiment d'invulnérabilité est propre à une population jeune. Ce sont des facteurs notoirement plus résistants au changement qu'une simple acquisition de connaissances.

Concernant l'auto-efficacité, le résultat non significatif (p = 0,87) contraste avec certaines études qui rapportent une baisse de ce facteur après une première exposition aux risques auditifs, attribuée à un effet de « surcharge informationnelle » : confronté à l'ampleur des sources de danger (concerts, casques, bars…), le participant se sent temporairement dépassé et moins confiant en sa capacité à se protéger [réf.]. Nos données ne reproduisent pas cette baisse — le score moyen progresse légèrement (3,1 → 3,2) mais sans atteindre le seuil de significativité — ce qui peut s'expliquer par la nature de notre intervention (simulation incarnée plutôt que liste de risques abstraits) ou par la taille réduite de l'échantillon (n = 26), insuffisante pour détecter un effet de faible amplitude. L'hypothèse d'un rétablissement progressif de l'auto-efficacité à mesure que les participants intègrent des stratégies concrètes de protection est une piste intéressante, que seul un suivi longitudinal permettrait de vérifier.

4.2 — Intervalles de confiance à 95 %

Nous avons calculé les intervalles de confiance à 95 % sur la différence moyenne (Après − Avant) pour chaque catégorie, à l'aide d'un test t sur les différences appariées. Bien que les données soient issues d'une échelle de Likert, ce test est justifié ici par approximation de la loi normale. Le point central représente la différence moyenne estimée ; les barres délimitent l'intervalle dans lequel la vraie différence se situe avec 95 % de confiance.

Forest plot des intervalles de confiance à 95 % sur la différence moyenne AP moins AV par catégorie.

Figure 7. Intervalles de confiance à 95 % par catégorie — les intervalles entièrement positifs (ne contenant pas 0) confirment un effet significatif.

Vulnérabilité, Impacts, Bénéfices et Action présentent des intervalles entièrement positifs, ne contenant pas la valeur 0 : l'expérience y a produit une hausse réelle et statistiquement significative. L'Action présente la différence estimée la plus élevée (≈ 0,36), suivie des Impacts et de la Vulnérabilité (≈ 0,30), confirmant que la simulation agit en priorité sur la prise de conscience du risque et l'intention comportementale. En revanche, Obstacles et Auto-efficacité ont des intervalles chevauchant 0 avec des estimations proches de zéro — les freins comportementaux et la confiance en soi sont des variables psychologiques plus résistantes, nécessitant des interventions plus longues et répétées.


5. Analyse en Composantes Principales (ACP)

L'ACP s'est portée sur la liaison entre les six catégories de réponses et la temporalité (avant/après). Elle permet de vérifier si les catégories se regroupent différemment après l'expérience — signe d'une restructuration de la pensée des participants face au handicap — et de faire ressortir des profils types.

Paramètres de l'ACP

L'ACP est centrée réduite avec un poids égal (1/n) pour tous les individus, adaptée à ce jeu de données car les variables présentent des variances différentes. L'espace des individus est R¹² (p = 12 variables quantitatives). La métrique associée est M = D1/s². L'espace des variables est R²⁶ (n = 26 individus), avec la métrique D = (1/26) × I26.

Nous avons retenu les axes factoriels 1, 2, 3 et 4 selon le critère de Kaiser (l'axe 5, bien que satisfaisant ce critère, est écarté en raison de son faible apport de 8 %). Les plans 1-2 et 3-4 apportent respectivement 45 % et 24 % d'informations.

Scree plot des valeurs propres et pourcentages d'inertie des 12 dimensions de l'ACP, avec le seuil du critère de Kaiser.

Figure 8. Valeurs propres et inerties des 12 dimensions — la droite en pointillés indique le seuil du critère de Kaiser (valeur propre = 1).

Cercles de corrélation

Cercles de corrélation des dimensions 1-2 et 3-4 avec des flèches colorées selon le cos² de chaque variable.

Figure 9. Cercles de corrélation — plans 1-2 (gauche) et 3-4 (droite). La couleur des flèches varie selon le cos² : plus elle est foncée, plus la variable est bien représentée sur le plan.

Sur le plan 1-2, l'axe vertical oppose la Vulnérabilité et l'Auto-efficacité perçue (corrélées négativement), tandis que l'axe horizontal est structuré par les Bénéfices perçus, l'Action et les Obstacles. Sur le plan 3-4, la Vulnérabilité_AV caractérise l'axe vertical, corrélée négativement à l'Action et aux Impacts_AP.

On note que Impact_AV et Impact_AP apparaissent indépendantes, suggérant que l'expérience a modifié la façon dont les participants perçoivent les conséquences d'une perte auditive. La corrélation négative entre Impact_AP et Obstacles_AP indique que plus les freins perçus sont élevés, moins l'impact ressenti est fort.

Plan factoriel 1-2

Plan factoriel 1-2 avec les individus projetés en rouge pour les réponses avant l'expérience et en bleu pour les réponses après.

Figure 10. Plan factoriel 1-2 — points rouges : avant l'expérience · points bleus : après l'expérience.

Les points rouges (Avant) sont majoritairement concentrés sur la partie gauche du graphique ; les points bleus (Après) s'étendent vers la droite. Le quadrant Haut-Gauche est presque exclusivement occupé par des points rouges — des individus qui se sentent vulnérables mais sans leviers d'action. Le quadrant Bas-Droit est dominé par les points bleus : on observe une migration diagonale. Après l'expérience, les participants se sentent plus aptes à protéger leur audition tout en ayant une conscience forte des bénéfices et des actions possibles.

Plan factoriel 3-4

Plan factoriel 3-4 avec les individus projetés en rouge pour les réponses avant et en bleu pour les réponses après l'expérience.

Figure 11. Plan factoriel 3-4 — points rouges : avant l'expérience · points bleus : après l'expérience.

On observe un mélange entre les points bleus et rouges, montrant que l'expérience n'a pas transformé le profil global. Néanmoins, de nombreux points bleus (Après) se situent en dessous de l'axe vertical : l'expérience a fait passer les participants d'un état de vulnérabilité (Haut) à un état d'action et d'impact concret (Bas).

L'expérience transforme la perception des participants en opérant une bascule du profil « Vulnérable Passif » — avant l'expérience, centré sur le ressenti de la perte et bloqué par la peur des obstacles — vers un profil « Acteur Conscient » — après l'expérience, engagé dans l'action avec une vision lucide des bénéfices des protections auditives.

6. Conclusion et limites

L'analyse croisée démontre que notre expérience de sensibilisation réalisée lors de l'atelier HandiSim modifie significativement et positivement la perception des troubles auditifs. Les participants évoluent d'un profil « Vulnérable Passif » (conscience du risque mais blocage par les obstacles) vers un profil « Acteur Conscient ». L'expérience réduit le sentiment d'impuissance au profit d'une maîtrise concrète.

Limites méthodologiques

Avec un échantillon de 26 personnes, les résultats restent indicatifs et ne peuvent être généralisés. Plusieurs biais peuvent avoir influencé les données :

Note sur l'échelle de Likert

Il convient de noter une ambiguïté propre aux sciences humaines : les répondants ne saisissent que des entiers (1 à 5), tandis que l'interprétation des moyennes « à virgule » (ex. 3,4) conserve une grande valeur heuristique. Elle traduit une tendance collective — ce groupe se situe dans une zone de neutralité avec une inclinaison marquée vers l'adhésion — et non qu'un individu a répondu entre deux échelons. Cette finesse d'analyse est nécessaire à la compréhension de nuances psychologiques subtiles.