Comment un étudiant de l'ENSC vit l'expérience de simulation d'hypoacousie — du questionnaire pré-test à la prise de conscience finale, en passant par l'immersion sensorielle au cœur du dispositif.
Pour simuler une hypoacousie dans des conditions proches de l'expérience professionnelle, le dispositif nécessite :
Ce matériel constitue l'environnement physique minimal pour que la simulation d'hypoacousie soit ressentie de manière crédible : capture sonore, traitement en temps réel et restitution audio isolée.
Thomas
Étudiant 2e année · ENSC · Semaine SASU — Atelier HandiSim
Thomas est étudiant en deuxième année à l'ENSC et participe à l'atelier HandiSim lors de la semaine SASU. Quelques jours auparavant, il a reçu un mail lui demandant de répondre à un questionnaire portant sur les troubles de l'audition. Il y a répondu rapidement, sans réelle attention particulière : parfois selon ce qu'il pensait être la « bonne » réponse attendue, parfois selon ses propres représentations, encore peu construites.
Le jour de l'expérience, Thomas entre dans la salle O207. L'installation est déjà en place : au centre, un ordinateur exécute en continu le logiciel AudioSensible, qui assure la simulation audio en temps réel. Relié à la machine, un microphone mono est positionné de manière à capter clairement la voix des participants « non maudits », orienté vers le groupe afin de récupérer l'ensemble des échanges de la table. Le système est discret mais central : il constitue le cœur de traitement du dispositif.
Lieu
Salle O207 — ENSC
Système
Linux / Windows / macOS · AudioSensible temps réel
Capture
Microphone mono orienté groupe
Participants
7 étudiants par table
Autour de la table, six autres étudiants prennent place. Le maître du jeu lance la partie de Loup-Garou™ dans sa version adaptée. L'ambiance s'installe rapidement : les premières discussions sont fluides, les regards se croisent, les alliances implicites se forment. Après la première nuit, Thomas est désigné comme la première personne « maudite » du village.
Chacun est équipé selon le protocole expérimental : la personne désignée comme « maudite » du tour porte un casque audio relié au système, avec des écouteurs placés sous un casque anti-bruit isolant. Ce double dispositif permet à la fois d'isoler le bruit ambiant réel et de ne restituer que le signal audio traité par le simulateur, reproduisant ainsi une perception altérée fidèle à une hypoacousie moyenne : le simulateur applique une atténuation de −45 à −55 dB selon les fréquences, valeur comprise dans la plage clinique de référence (40–70 dB). Les autres participants parlent librement, sans équipement particulier.
Le flux audio capté par le micro mono est instantanément traité par la chaîne de traitement numérique, avant d'être restitué dans les écouteurs de Thomas.
La latence, maintenue sous les seuils perceptibles, permet une immersion continue sans rupture.
Thomas bascule alors dans la condition simulée.
Le débat commence.
Autour de lui, les voix se chevauchent, s'accélèrent, se coupent. En situation normale, il aurait pu suivre, rebondir, participer activement. Mais à présent, le signal qu'il reçoit est déformé : certaines consonnes disparaissent, les hautes fréquences s'effacent, les débuts de phrases se confondent. Il ne s'agit plus simplement d'un volume réduit, mais d'une perte de distinction des informations sonores.
Thomas tente de suivre la discussion. Il se concentre intensément sur les voix filtrées qui lui parviennent dans les écouteurs. Chaque phrase devient un effort de reconstruction cognitive. Il doit combler les blancs, deviner des mots, recoller des fragments de sens. Malgré ses efforts, il perd des éléments essentiels du débat : des accusations, des stratégies, des retournements de situation.
Il demande parfois à faire répéter. Mais la règle du protocole impose que les autres participants ne puissent pas reformuler les propos plus d'une fois. Les échanges continuent donc sans adaptation, reproduisant les contraintes réelles des situations de malentendance. Thomas hésite de plus en plus à interrompre le flux de parole. Il finit par se taire à certains moments, non par désintérêt, mais pour éviter de ralentir la dynamique collective.
Fatigue cognitive — l'effort d'écoute surcharge la participation
Perte de contenu — mots manquants, phrases tronquées
Auto-censure — réticence à interrompre la dynamique collective
Isolement social — présent physiquement, partiellement exclu
L'effort d'écoute devient presque plus lourd que la participation elle-même.
Lorsque la phase de jeu se termine, le dispositif est désactivé depuis l'ordinateur. Le signal redevient normal, les filtres sont retirés, et Thomas enlève le casque anti-bruit. Le contraste est immédiat.
Condition simulée
Voix déformées, consonnes absentes, hautes fréquences effacées — chaque phrase exige un effort de reconstruction cognitive.
Perception normale
Les voix redeviennent nettes, distinctes, évidentes. L'information sonore arrive sans effort, sans interprétation.
Ce basculement brutal lui permet de mesurer l'écart entre perception simulée et perception habituelle. Il réalise alors que la difficulté ne résidait pas uniquement dans le volume sonore, mais dans la déformation du contenu lui-même, et dans l'effort constant nécessaire pour reconstruire du sens dans un environnement social dynamique.
Après l'expérience, Thomas reçoit une brochure de sensibilisation qu'il pourra consulter pour approfondir ce qu'il vient de vivre. Un peu plus tard, il complète le questionnaire post-test. Son regard a évolué : il comprend désormais que le handicap auditif ne se limite pas à « mieux ou moins bien entendre », mais qu'il constitue une véritable barrière invisible à l'interaction sociale — une barrière cognitive, émotionnelle et relationnelle.
L'empathie qu'il exprime dans ses réponses n'est plus abstraite : elle est désormais ancrée dans une expérience vécue, même brève, mais suffisamment marquante pour transformer sa perception des situations de communication des personnes malentendantes.